Parodontite et maladies du cœur et des vaisseaux : où en sont les preuves ?
Les personnes atteintes de parodontite ont plus souvent des maladies cardiovasculaires. Les sociétés savantes de cardiologie et de parodontologie le reconnaissent. Mais elles soulignent aussi qu'aucun essai n'a encore montré que soigner les gencives réduit les infarctus ou les AVC. Cet article explique ce que les études permettent de dire, ce qu'elles ne permettent pas, et ce que cela change pour un patient cardiaque.
En bref
- Association indépendante entre parodontite sévère et maladies cardiovasculaires : consensus EFP–Fédération mondiale du cœur (2020) [1] et déclaration de l'American Heart Association (2025) [2].
- Mécanismes étudiés : bactériémies, inflammation de bas grade, dysfonction endothéliale [3].
- Causalité non établie selon l'AHA [2].
- Le traitement améliore des marqueurs (CRP, fonction endothéliale dans un essai) [4] [5], mais son effet sur les événements cardiovasculaires n'est pas démontré [6].
- Si vous prenez un anticoagulant ou un antiagrégant, ne l'arrêtez jamais sans avis médical.
Une association reconnue par les cardiologues
L'athérosclérose est l'épaississement de la paroi des artères par des plaques faites de graisses et de cellules inflammatoires. Elle est à l'origine de la plupart des infarctus et des AVC ischémiques. En 2020, un atelier commun de la Fédération européenne de parodontologie et de la Fédération mondiale du cœur a conclu à un ensemble important de preuves en faveur d'associations indépendantes entre parodontite sévère et maladies cardiovasculaires [1]. « Indépendantes » signifie que l'association persiste après prise en compte de facteurs communs comme le tabac, l'âge ou le diabète, dans la mesure où les études ont pu les mesurer.
En décembre 2025, l'American Heart Association (AHA) a publié une nouvelle déclaration scientifique, qui actualise celle de 2012. Elle confirme l'association avec l'infarctus, l'AVC, la fibrillation atriale et l'insuffisance cardiaque, et rappelle le rôle de facteurs de risque partagés [2]. Le mot employé est bien « association » : les cardiologues n'écrivent pas que la parodontite provoque ces maladies.
Les mécanismes étudiés
- Voie directe : des bactéries des poches, dont Porphyromonas gingivalis, passent dans le sang ; elles ont été retrouvées dans des plaques d'athérome et peuvent pénétrer les cellules de la paroi des vaisseaux [3] [2].
- Voie indirecte : la parodontite entretient une inflammation chronique de bas grade, avec élévation de la CRP, de l'IL-6 et du TNF-α [2].
- Dysfonction endothéliale : l'endothélium, couche de cellules qui tapisse l'intérieur des vaisseaux, contrôle leur dilatation ; son altération est une étape précoce de l'athérosclérose [3].
- Réponses immunitaires croisées : des anticorps dirigés contre des bactéries parodontales pourraient aussi reconnaître des structures de la paroi vasculaire (mimétisme moléculaire) [2].

Ces mécanismes sont plausibles et documentés en laboratoire ou chez l'animal. Chez l'humain, ils expliquent pourquoi l'association est prise au sérieux ; ils ne suffisent pas à démontrer qu'elle est causale.
Pourquoi la causalité n'est pas établie
Les fumeurs, les personnes diabétiques ou en surpoids ont à la fois plus de parodontite et plus de maladies cardiovasculaires. Même avec des ajustements statistiques, une part de l'association peut venir de ces facteurs communs. Les études génétiques dites de randomisation mendélienne ne montrent pas de lien causal avec l'athérosclérose coronaire, mais un signal pour certains AVC d'origine cardiaque ; leurs outils génétiques restent cependant faibles [7]. L'AHA conclut que des études longitudinales bien conduites et des essais randomisés sont nécessaires [2].
Pourquoi ces essais manquent-ils ? Pour montrer qu'un traitement réduit le nombre d'infarctus, il faut suivre plusieurs milliers de personnes pendant des années, en laissant un groupe sans traitement parodontal complet, ce qui pose un problème éthique puisque la parodontite doit être soignée pour elle-même. Les chercheurs s'appuient donc sur des marqueurs intermédiaires, plus faciles à mesurer : fonction des vaisseaux, CRP, pression artérielle. Une amélioration de ces marqueurs est encourageante, mais elle ne suffit pas à établir une baisse des événements cardiovasculaires.
Il faut aussi envisager le sens inverse : certaines maladies générales, ou leurs traitements, peuvent favoriser la parodontite. Seuls des essais permettent de démêler ces effets.
Ce que le traitement parodontal change réellement
Sur les marqueurs, les résultats sont plutôt favorables, avec des nuances :
- En 2007, un essai randomisé publié dans le New England Journal of Medicine (120 patients atteints de parodontite sévère) a montré qu'un traitement intensif dégrade transitoirement la fonction endothéliale le lendemain, puis l'améliore nettement à 60 et 180 jours par rapport aux soins habituels [5]. Une méta-analyse plus récente ne retrouve toutefois pas d'amélioration statistiquement significative de cette fonction endothéliale [8].
- Une méta-analyse de 26 essais randomisés montre une baisse moyenne de la CRP de 0,69 mg/L six mois après traitement [4].
- Une autre méta-analyse retrouve une baisse de l'IL-6 et de la pression artérielle systolique (certitude modérée), mais pas d'amélioration des lipides sanguins [8].
Sur les événements cardiovasculaires (infarctus, AVC, décès), la revue Cochrane de 2022 n'a trouvé que deux essais, avec des preuves de très faible certitude : il n'est pas possible de dire si le traitement parodontal prévient une première maladie cardiovasculaire, et aucune preuve fiable n'existe pour la prévention d'une récidive [6]. D'autres essais sont jugés nécessaires par la Cochrane comme par l'AHA [6] [2].
En pratique, si vous avez une maladie cardiovasculaire
- Médicaments antithrombotiques (anticoagulants, antiagrégants plaquettaires) : ils ne doivent pas être arrêtés sans l'avis du médecin qui les prescrit. Le consensus EFP–WHF consacre une partie de ses recommandations au traitement parodontal chez ces patients [1].
- Prévention de l'endocardite : si vous êtes porteur d'une valve cardiaque artificielle ou avez un antécédent d'endocardite, signalez-le ; une antibioprophylaxie peut être nécessaire selon les recommandations cardiologiques.
- Coordination : le consensus EFP–WONCA encourage les dentistes à repérer les facteurs de risque cardiovasculaire et à orienter vers le médecin traitant [9]. Avec votre accord, un compte rendu parodontal est adressé à votre médecin ou à votre cardiologue.
- Hygiène de vie : l'arrêt du tabac est recommandé dès la première étape du traitement parodontal [10] ; il bénéficie au cœur comme aux gencives. L'alimentation et le poids comptent aussi pour les deux (voir nutrition et inflammation).
Le traitement est détaillé sur la page traitement de la parodontite ; au cabinet de Levallois-Perret, il est proposé parce qu'il soigne la bouche, pas comme un traitement du cœur. Votre suivi cardiologique, vos médicaments et la maîtrise de la tension, du cholestérol et du tabac restent les mesures dont l'efficacité sur le cœur est démontrée. Une fois la parodontite stabilisée, la maintenance parodontale garde l'inflammation gingivale sous contrôle, ce qui est l'objectif raisonnable à retenir.
Faut-il s'inquiéter pour son cœur quand on a une parodontite ?
La réponse honnête tient en deux temps. Non, la parodontite n'est pas un facteur de risque cardiovasculaire démontré au même titre que le tabac, l'hypertension ou le cholestérol : les cardiologues parlent de facteur associé [2]. Oui, découvrir une parodontite est une bonne occasion de faire le point sur ces facteurs de risque établis avec son médecin traitant, d'autant que fumeurs et diabétiques sont surreprésentés parmi les patients parodontaux [9].
Il n'y a donc pas lieu de demander un bilan cardiaque parce qu'on a une parodontite. Il y a lieu, en revanche, de la soigner pour les dents et de ne pas négliger une tension ou une glycémie jamais mesurées. La vue d'ensemble des liens entre parodontite et santé générale situe ce lien parmi les autres, avec le même niveau d'exigence.
Questions fréquentes
La parodontite est-elle un facteur de risque cardiovasculaire comme le tabac ?
Elle est associée aux maladies cardiovasculaires de façon indépendante, mais, contrairement au tabac, sa causalité n'est pas démontrée. On parle donc plutôt de facteur associé.
Faire soigner mes gencives réduira-t-il mon risque d'infarctus ?
On ne le sait pas. Le traitement baisse la CRP et a amélioré la fonction des vaisseaux dans un essai, mais aucun essai n'a montré de baisse des infarctus ou des AVC.
Je prends un anticoagulant : puis-je être traité ?
Oui, dans la grande majorité des cas, sans arrêter le traitement. Les modalités sont adaptées avec votre médecin si nécessaire.
Le traitement parodontal fait-il baisser le cholestérol ?
Les méta-analyses récentes ne montrent pas d'amélioration nette des lipides sanguins après traitement parodontal.
Le traitement est-il risqué pour le cœur ?
Un traitement intensif provoque une réaction inflammatoire passagère le lendemain ; dans l'essai qui l'a mesurée, la fonction des vaisseaux s'améliorait ensuite par rapport aux soins habituels.
Dois-je faire un bilan cardiaque parce que j'ai une parodontite ?
Non, pas pour cette seule raison. En revanche, si vous fumez, si vous avez du surpoids ou si votre tension et votre glycémie n'ont jamais été mesurées, c'est l'occasion d'en parler à votre médecin traitant.
Références
- Sanz M, Marco del Castillo A, Jepsen S, Gonzalez-Juanatey JR, D'Aiuto F, Bouchard P, et al. Periodontitis and cardiovascular diseases: Consensus report. J Clin Periodontol. 2020;47(3):268-288. DOI
- Tran AH, Zaidi AH, Bolger AF, Del Brutto OH, Hegde R, Patton LL, Rausch J, Zachariah JP ; au nom des comités de l’American Heart Association. Periodontal disease and atherosclerotic cardiovascular disease: a scientific statement from the American Heart Association. Circulation. 2026;153:e73-e88 (publié en ligne le 16 décembre 2025). DOI
- Hajishengallis G, Chavakis T. Local and systemic mechanisms linking periodontal disease and inflammatory comorbidities. Nat Rev Immunol. 2021;21:426-440. DOI
- Luthra S, et al. Treatment of periodontitis and C-reactive protein: A systematic review and meta-analysis of randomized clinical trials. J Clin Periodontol. 2023;50(1):45-60. DOI
- Tonetti MS, D'Aiuto F, Nibali L, Donald A, Storry C, Parkar M, et al. Treatment of periodontitis and endothelial function. N Engl J Med. 2007;356(9):911-920. DOI
- Ye Z, Cao Y, Miao C, Liu W, Dong L, Lv Z, Iheozor-Ejiofor Z, Li C. Periodontal therapy for primary or secondary prevention of cardiovascular disease in people with periodontitis. Cochrane Database Syst Rev. 2022;10(10):CD009197. doi:10.1002/14651858.CD009197.pub5. DOI
- Zhao Y, Zhang C, Chang X, Zhang J, Shu C, Lin C, Hou J. Causal association between periodontitis and systemic diseases: a systematic review and meta-analysis of mendelian randomization studies. BMC Oral Health. 2026;26:383. DOI
- Meng R, Xu J, Fan C, Liao H, Wu Z, Zeng Q. Effect of non-surgical periodontal therapy on risk markers of cardiovascular disease: a systematic review and meta-analysis. BMC Oral Health. 2024;24:692. DOI
- Herrera D, Sanz M, Shapira L, Brotons C, Chapple I, Frese T, et al. Association between periodontal diseases and cardiovascular diseases, diabetes and respiratory diseases: Consensus report of the Joint Workshop by the European Federation of Periodontology (EFP) and the European arm of the World Organization of Family Doctors (WONCA Europe). J Clin Periodontol. 2023;50(6):819-841. DOI
- Sanz M, Herrera D, Kebschull M, Chapple I, Jepsen S, Berglundh T, et al. Treatment of stage I–III periodontitis—The EFP S3 level clinical practice guideline. J Clin Periodontol. 2020;47(Suppl 22):4-60. DOI
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